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 Sur le fil du Requiem - [PV Jasdrian]

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Iblîs Nemrodus
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MessageSam 12 Mar 2011 - 16:46

Précédemment : Marées Montantes





ans le silence et le noir, je joue.

Je n’ai ni nom ni besoin d’en avoir, depuis qu’ici je suis né, depuis qu’ici je demeure. Je n’ai ni histoire ni souvenirs. Je ne me souviens que de ma tâche, et ma tâche est de jouer. Aussi je joue, et j’y applique tout ce qui me reste de cœur et tout ce qui me sert d’âme. Chacun de mes douze mille six cent soixante-dix-neuf tuyaux d’obsidienne se fait entendre tour à tour, et de mes douze mille six cent soixante-dix-neuf voix j’emplis la Cathédrale d’Ebène. Dans mon timbre d’airain, les Ombrals dansent, marionnettes désespérées. Mon requiem les emporte et les berce, lambeaux de rêves autrefois vivants. Eux oublient, et moi seul me souviens, dans les Ténèbres. Je suis ici pour remplir ma tâche, aussi longtemps qu’elle durera.

Dans le silence et le noir, je joue jusqu’à ce que s’éveille le Maître, et que tout reprenne comme avant.

D’Ombre et de Basalte je fus formé, par le pouvoir et par les mots. Il me fut confié de veiller sur cet endroit, d’être son gardien, son esprit. Mes accords baignent les couloirs et les gouffres, leurs créatures et leurs cauchemars. Parfois, quand les mains du Maître glissent sur mon clavier, je tisse pour lui les enchantements qui règnent en ce lieu, et ma voix entremêle les runes et la magie. Je tisse la symphonie d’encre qui joue dans les profondeurs. Ma voix porte loin à travers la nuit, jusqu’à ce que parfois, les enfants dans leurs oreillers m’entendent jouer en rêve !

Dans le silence et le noir, je joue jusqu’à ce qu’il me soit donné l’ordre du repos.

Tant que ma tâche dure, je me souviendrai de son commencement. Je me souviendrai qu’un jour le Maître est rentré, qu’il était blessé, qu’il s’est retiré en son sarcophage, au centre de la Cathédrale. Je n’ai pas d’yeux pour voir, mais je sais qu’il dort toujours, mon Maître obscur, dans le cercueil de cristal noir posé devant moi. Car avant de fermer les yeux, avant que les lueurs de magie s’éteignent et plongent le lieu dans les Ténèbres, je me souviens qu’il a levé la main vers moi et qu’il m’a parlé. Joue pour moi, a-t-il dit, joue pour me guider pendant que pendant je flotterai dans mon sommeil sans rêve, joue jusqu’à l’heure où je me lèverai. Et depuis que le sarcophage se refermait, moi, l’orgue noir du sorcier, j’ai empli les ténèbres de ma berceuse.

Dans le silence et le noir, je joue pendant que dort le Maître.


* * *

Il se passa des jours et des nuits. D’autres jours. D’autres nuits. Depuis combien de temps dura ma tâche? Je l’ignore. Votre conception du temps m’est étrangère, car je le mesure en croches et en symphonies, en silences et en harmonies, en pianissimo et en largo. Mais même dans les profondeurs, le temps s’écoule, serviteur et souverain. Mon créateur dormait toujours, ses blessures sans doute guéries, mais nul, pas même moi, ne savait quand il s'éveillerait. Peut-être ne le pouvait-il plus, peut-être ma musique ne suffisait-elle plus à le tirer de ses sombres rêves. Mais à cela, je ne pouvais rien. Rien, sauf continuer ma tâche, continuer de jouer, même ce n'était plus qu'un Requiem.

Et puis, un jour, je sus que quelque chose se passait.

Staccato, vezzoso, vivace ! Le maître se réveille-t-il ? Ma longue attente s’achève-t-elle enfin ? Non, non, non. Le Cercueil est toujours là, son occupant toujours immobile, mains croisées sur la poitrine. C’est une autre présence que mes notes viennent de rencontrer. Un pas répond à mes accords, un souffle suit mes mélodies, une chaleur de vie se guide sur ma musique à travers l’obscurité. Mezzo, Mezzo, ma non troppo ! Quelqu’un approche, quelqu’un descend, par les gouffres et les tunnels !

Un étranger, ici. Que fait-il ? Que cherche-t-il ? Que fait-il, dans les Ténèbres loin sous la surface du monde ? La musique de sa respiration est un rythme étrange pour moi. Je ne comprends pas la mélodie de ses pensées, elles me sont étrangères. Mais il n’est pas de ceux qu’on m’a dit de maudire et de dévorer, ceux porteurs de la magie étrangère. Alors je le laisse faire – adagio, veloce, allegretto. Je sens qu’il se guide sur ma symphonie, pour ne pas se perdre dans les dédales d’ombre, car je suis ici le seul fil d’Ariane, moi qui détiens les clefs de sol et les clefs de la.

Ca y est ! Il a passé le dédale, l’entrée ! Le voilà dans la Cathédrale d’Ebène, le voilà debout devant moi, le voilà en face du sarcophage où dort le Maître ! Que faire ? Pendant un interminable instant, je cherche dans ma mémoire. Et je me souviens d’un ordre du maître. De ce qu’il m’a laissé, il y a très longtemps, des pouvoirs que ma musique peut éveiller.

Le Maître dort, le Maître ne s'éveille pas, et ma tâche n’est pas achevée. Moi, le grand orgue, je tire de mes mémoires une ancienne symphonie, une de celles qui régissent la magie de ces lieux, et mes tuyaux commencent à s’iriser de lueurs. Je les réveille tous, depuis les plus aigus jusqu’aux plus graves, ceux que l’oreille humaine ne peut même percevoir. Et ma voix tonne dans l’ombre ! Et je sens les cheveux de l’étranger qui volent dans le vent que je produis - Forte ! Forte ! Fortissimo ! Quand ma mélodie ensorcelée arrive à son apogée, une graine de lumière apparaît dans l’air. D’un puissant trémolo, je tisse ma symphonie en un immense serpent violet. Il jaillit, scintillant, devant l’étranger, et sa lumière pâle illumine soudain la Cathédrale.


Dans une pâle lueur d’améthyste, apparaissent mes tuyaux qui se perdent dans le plafond, dansent les Ombrals affamés, se découpe le sarcophage et dans ses profondeurs, la silhouette endormie d’Iblîs, mon Maître. De ma mémoire de pierre, je cherche comment modeler mes notes en quelque chose de semblable à une voix humaine. Silencio – la symphonie se tait, et par la bouche du serpent et la voix de mes tuyaux, je m’adresse à l’étranger.

« Toi qui portes tes pas si loin sous la terre
Que viens-tu apporter aux demeures de pierre ?
La paix ou bien la guerre ? La lame ou bien la dîme ?
Mortel, venu d’En-Haut pour défier l’Abîme ! »

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Tréaga
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MessageLun 14 Mar 2011 - 2:46

Une inspiration. C’est ce qu’il faut à la nuit pour s’étendre sur le monde.

C’est ce qu’il lui suffit pour s’éveiller à ce dernier.

Une inspiration et elle est là, tremblante. A ses oreilles, il n’y a qu’un tam-tam incessant et le bruit, bas et profond, haché, d’un souffle. Sa main se pose sur son sein, sa gorge, et le fait vient à sa conscience. Elle est là. Et elle regarde l’extrémité de son bras comme pour la première fois.

La peau douce de sa paume a le parfum du cuivre et ses ongles de verre sont teintés de rouge. Une inspiration, et elle sent l’humus, la chair et le souffre jusqu’à ses narines. Un instant, des bribes de couleurs et de fumées s’entremêlent dans son esprit, en images effilochées, trop rapides à défiler pour se former entières. Elle put en saisir quelques unes au creux de son poing, le temps de les reconnaître, puis les laissa s’envoler. Maintenant, elle se souvenait. Ou avait pris connaissance de son être. De ce qu’il était ou avait été.

Qu’importe, cela revenait au même, et cela ne la changeait pas Elle, présentement. Son regard balaya l’endroit, semblant y percevoir les restes de ses souvenirs s’envolant, et elle contempla les alentours. La terre sur laquelle son corps s’était alangui était fraîche, l’herbe dans laquelle ses pieds étaient enfouis mouillée. Un vent glacial extirpait des gouttes brillantes de ses yeux, prémisses à la rosée du matin, du plus profond d’elle-même. Elle-même n’aurait su dire si ces gouttes provenaient de ce vide qu’elle sentait, s’intensifiant à chaque seconde, jusque dans ses tripes.

Ses bras se lièrent autour d’elle afin de la réchauffer, mais un long frisson la gagna soudain, quand la pulpe de ses doigts s’égara sur la marque proéminente inscrite sur son épaule. Une plainte lui échappa. Perdue, elle ramena ses jambes contre elle, car elle savait détester ce signe gravé dans son épiderme, tout comme elle le savait sien, cependant. Pareil au sang sur elle, il était partie d’elle-même, ou de celle qu’elle était. Un sillon humide traversa sa joue et elle découvrit le goût des larmes.

Ce ne fut qu’après qu’elle écouta, entendit… Et se rappela qu’elle n’était pas que ça. Lorsque ses pleurs se tarirent et qu’elle s’ouvrit enfin au monde, il était plongé dans les ténèbres. Ses yeux les captèrent et s’y perdirent, s’y laissant engloutir tout entier. Son visage se leva vers le sombre manteau du ciel, dont les lueurs étoilées reflétèrent un écho chantant à son être. Et quelque part, en elle, s’éveilla quelque chose. Une chose qui lui fit mal. Une piqure la traversant de part en part. Pourtant, elle sourit, sa peine se transformant en joie.

De l’ombre elle a gardé les parfums et l’essence

Elle est comme un songe des sens

Le jour qui la ramène est encore une nuit

Combien de temps ses pas la portèrent-ils à travers des chemins sinueux, pour la plupart tracés dans la seule fibre de son esprit ? Qui s’en soucie ? Elle allait, marchant juste, courant quelquefois, toujours répondant à l’appel de son instinct. Il se peut que ses chevilles aient été entaillées par la pointe trop aigue de certaines pierres, et sans doute trébucha-t-elle. Néanmoins, elle se rattrapait à chaque instant, ses ongles s’accrochant à la faille et s’y hissant, tirant sur les muscles, pour le peu qu’elle se souciait de la douleur. Dans son cœur se trouvait seulement l’extase de la nuit. Le vent hurlait de tous côtés, le vent l’appelait et la répudiait. Il devinait qu’elle n’était pas de lui, même si sa route croisait celle de la maîtresse qui gouvernait à ce moment précis, et avec qui il allait de pair jusqu’à l’aurore.

Alors, il l’accompagna longtemps, cette âme égarée. Jusqu’à cette seconde. L’ultime où une bribe dans l’air, éphémère, lui fit tourner la tête. Elle savait connaître les sons des bois, les craquements des flammes avant que les branches ne s’embrasent, et le chant de la forêt. Aussi cela était-il différent. Différent à son oreille. Elle marcha encore pendant un temps, court selon ses propres notions, et bientôt se tint à l’orée de là où semblait parvenir la mélodie. Le vent était encore proche, mais déjà si loin.

Elle fit un pas. La nuit l’entoura de ses bras. Elle plongea.

Le non silence était troublé par les bruits d’égouttement se mêlant aux notes qui se heurtaient aux parois de pierre. L’obscurité ne lui était pas infidèle, aussi elle avançait sans crainte de se perdre – déjà tellement elle était perdue – allant vers son but comme un aveugle vers la lumière. Ses pas résonnèrent entre les roches. Une fois. Deux fois. La matière sombre commença à se mouvoir, se boursouffler, et elle sut qu’Ils étaient là. C’est sans ciller qu’elle sentit la langue gluante s’enrouler autour de sa taille, ne la touchant pas cependant, décrivant cercle après cercle jusqu’à être devant ses yeux. Une voix qui en contenait mille autres lui parla.

* Jeune, si jeune, t’es-tu perdue, enfant ? *

Et son visage, son visage aux traits délicats, son visage impassible leur sourit.


« Non, pas. A moins que je ne me sois trahie moi-même, je ne crois pas. »

* Ah, mais, pour cela, il faudrait déjà que tu le puisses… Le hasard t’a guidé alors. *

« Je suis ici parce que je le veux. »

* Et qui est ce « je » à qui tu prétends obéir ? *

« La question se retourne, t’arrive-t-il de te nommer, si tu le peux ? »


La masse frémit d’un seul ensemble, et son nœud se resserra brusquement, à un pouce de sa peau blanche. Sans Nom ne bougea pas.

« Je ne cherche pas la querelle. Pourquoi combattre ce qui m’est semblable ? »

Elle perçut le doute s’insinuer entre les mailles du long serpent, sa consistance s’ébranlant en une nappe vaporeuse, pourtant non disposée à la laisser en paix. Les voix crièrent et gémirent, tournoyant autour d’elle. Elle ramena une main près de son ventre et ses doigts s’écartèrent en une corolle parfaite.

« Et maintenant, voudras-tu bien me laisser passer ? »

Une flammèche jaillit. Elles hurlèrent et se dispersèrent partout et nulle part tout à la fois. Et alors que Sans Nom reprenait sa route, les ombres la suivaient dans son sillage et se dissimulaient au coin de ses yeux. Ses orteils esquivaient les flasques et ses mains s’égaraient sur la pierre, sans cesser la marche. Bientôt, la musique fut partout. Autour d’elle. En elle. Battant à son propre rythme, à moins que ça ne soit le sien qui ne se soit calqué dessus. Malgré ce fait, elle descendait plus bas, toujours plus bas. Se croyant arrivée, ses doigts palpaient une nouvelle brèche où elle s’engouffrait. Derrière elle, le chœur des ombres s’agglutinaient, au fi de son ignorance, ou juste parce qu’elle s’en moquait.

Ou si elle s’en amusait vint l’instant où elle n’en eut plus rien à faire.

Elle stoppa. Frappée de stupeur et d’émerveillement. Arrêté dans sa course, la masse des Ombrals grossit tout à coup, l’un à la traîne se cognant aux autres.

Croire que les sons résonnants étaient partout avait été une erreur, ou s’ils avaient été partout, ils étaient tout à présent. Chaque note s’incurvait dans le moindre morceau de cristal ornant les environs, puis allait en se répercutant parmi les éclats du minéral. C’était une nuit de mille feux. Un feu aussi noir que celui tapi entre les abysses de son être et de son non être. Sans Nom s’avança, et sa plante de pied parut la brûler tandis qu’elle effleurait le sol d’onyx, tant le froid de celui-ci était grand. Ses iris de châtaigne s’égarèrent vers le plafond, miroir de l’en-dessous, jusqu’à englober l’architecture semblant avoir été taillée à partir de l’os même de la nuit. Et pendant qu’elle s’engouffrait en ce repère, ses doigts en tâtèrent, non sans hésiter, les pores, glissant sur des anciennes inscriptions et en suivant les contours aussi vieux que ces grottes.

Enfin, elle aperçut la source de ce qui l’avait guidée. Fouillant sa mémoire, elle sut n’avoir jamais rien vu de pareil, si la musique ne lui est pas chose inconnue. Un immense piano aux tubes criant vers le ciel. Lentement, elle s’approche. Elle n’effleure toutefois pas l’instrument, par soucis de ne pas briser la mélodie. Et puis, il y a ce qui attire son attention, à tort ou à raison, plus que la délicieuse mélodie. Car une fois qu’elle l’entrevoit, elle sait, elle devine qu’elle est au bout du chemin. Craintive, mais droite, elle va jusqu’au cercueil translucide. Elle le voit, et un glas sonne en son cœur. Sans avoir dit son nom, elle sait. Sa main se tend, sa main va pour se poser, mais… Se fige.

Son regard glisse par-dessus son épaule. Les spectres d’ombre ont bougé, elle ne sait depuis quand, peut-être depuis toujours. Mais surtout, surtout… L’orgue a cessé de jouer.

La lumière se fait et les serpents obscurs s’y perdent jusqu’à n’en former qu’un unique. D’améthyste vêtu, il la contemple de ses orbites béantes, et elle ne doute pas que ses crocs ne soient étrangers au poison. Jamais, pourtant, elle ne fait mine de se retirer, ni de se détourner du sarcophage où il repose. Quel intérêt y aurait-il à fuir après tant de chemins parcourus ? Et s’il y avait raison de fuir, ne serait-elle pas déjà déchiquetée avant même d’avoir pu rejoindre la sortie ? En vérité, elle ne se voit pas d’échappatoire, si elle a jamais voulu en prendre un. Sa voix résonne, claire, ne portant pas d’hésitations en elle.


« Si préjudice il y a à s’aventurer ici, qu’il retombe sur moi. Et si ma venue doit causer quelque perte, cela ne sera que la mienne, car je ne cherche pas à entraver quoi que ce soit que recèlent ces lieux. »

Déjà, elle ne leur prête plus un regard, ses prunelles uniquement sur la surface lisse. Sa main, suspendue, s’y risque et s’y appose.

« Bien au contraire, je viens briser les chaînes. Je viens pour le Marcheur des Ombres. Je viens pour le Faucheur Rouge. Je viens pour Iblîs Nemrodus. »


[ J’ai eu le temps de manger une pomme entière pendant que je faisais ce post. Oui, ça n’a rien à voir. ]

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MessageMer 23 Mar 2011 - 14:11

Moi, qui suis le grand orgue, je laissai filer dans l’air une note grave. Accord pensif, qui dura le temps de ma réflexion.

Moi, qui suis aussi le serpent d’onyx, je dardai ma longue langue, ma tête tout près de celle de l’étrangère, et je goûtai son odeur, suc de flammes et de férocité.

Moi, qui suis en même temps le cortège d’Ombrals, tournoyant follement au-dessus de la scène, je restai à chuchoter des mots sans suite, sans oser m’approcher.

Moi, qui suis enfin la Cathédrale d’Ebène toute entière, je restai silencieuse et noire, attentive à ce qui se passait entre mes piliers, comme les pattes d’une gigantesque araignée.

Qu’ils me pardonnent, ceux qui attendaient. Je suis tout cela, moi, nous, moi, nous, moi. Et si je peux, tisser la magie d’un éclair de triolets et d’une demi-croche envolée, je ne suis qu’un ancien enchantement créé pour veiller sur ce lieu. Parler aux mortels suppose de recourir à un langage qui m’est peu familier. Aussi méditai-je longtemps avant que ma réponse ne passe dans l’air, semblable aux notes d’une fugue ou d’une cantate.

« Telle est bien sa demeure, et je suis son gardien,
Devant toi il repose, et cet endroit est sien. »

L’Orgue se tut. Souple, presque caressant, le serpent vint enrouler ses anneaux autour du Général, posant doucement sa tête sur son épaule. Et la même voix, légèrement différente, vint lui murmurer à l’oreille.

« Mais pour aller à lui… ssssauras-tu naviguer
D’océans noirs ssssans bords en mers inexplorées ?
Pour atteindre mon maître, il te faudrait le ssssuivre
Sur ses chemins de jais, dans ses rêves de cuivre… »

Le grand serpent abandonna Jasdrian et fit face au sarcophage. De la gueule du reptile, jaillit un long sifflement. Le son crissant se répercuta plusieurs fois sur les parois, et la Cathédrale toute entière frémit. A côté du premier sarcophage, le sol d’obsidienne s’anima. Les cristaux noirs s’animèrent, se multiplièrent, tissant soigneusement un second berceau, correspondant exactement aux contours du corps du Général. Comme une invitation, le maléfice vivant s’enroula autour du nouveau sarcophage, avant de regagner sa place dans les airs. Il y croisa la nuée d’Ombrals qui se ruait soudain vers la visiteuse. Ils ne la touchèrent pas, mais l’entourèrent de leur danse insensée. Les misérables lambeaux d’âmes l’enveloppèrent dans un tourbillon de murmures, chuchotant leurs fragments de phrases. Les mots jaillissaient en filaments de coton, s’enroulaient, se martelaient, s’évaporaient, survivants des mémoires à demi-effacées des Ombrals.

« Mais … si tu perds ta route … au creux du rêve sombre
(Ta route ! Ta route ! Ta route !)
Si tu t’égares … au gré des rayons et des ombres
(Sur cent portes, une est bonne)
En d’autres temps et lieux … tu seras condamnée
(Où est donc mon soulier ?)
Sans retour … pour toujours … comme nous … à errer.
(O ma sœur, viens-tu danser ?)

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Tréaga
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MessageVen 1 Avr 2011 - 23:03

La glace était brûlante, presque vive sous ses doigts. Car oui, Seigneur des ombres, ton repos n’est qu’énergie apaisée entre ces froides entrailles, n’est-ce pas ? Si contraire à sa nature, ce cercueil de cristal palpitait, matière lisse que sa paume parcourait inlassablement. Ses ongles aux éclats de verre s’y égarèrent, sentant loin en-dessous l’essence même de l’entité, l’aura de la nuit. Il y eut comme une décharge, vibrant jusque dans ses os. Et dans son regard, le regard de Sans Nom, le souffle manquant, l’avidité prédatrice face à l’antipode. Même si cela était autour d’elle et la cernait, au centre il n’y avait que lui, cet être qu’elle entrevoyait au bout de sa propre nuit.

Il y avait ce que son enveloppe recelait et ce pour quoi elle était faite. Ses souvenirs et son aspiration. Son chemin.

Le cœur battant, elle sentit le non souffle de la créature sur son cou, ses nœuds enroulés, prêts à enserrer son corps chétif. Les multiples voix de l’orgue réunis en une seule sifflèrent à ses oreilles, susurrant le défi et la mettant à l’épreuve. Ses pupilles ancrés vers Iblîs jamais ne cillèrent. Au-dessus d’eux, les ombres dansaient une ronde sans fin et riaient de son intrusion au sein des ténèbres reculés. Loin sous la terre, qui irait cueillir son âme aventurée si profond en de tels lieux ? Pourtant, au serpent mélodieux, le regard qu’elle coula n’était qu’acceptation, l’étincelle de l’avidité se consumant au fond des sombres iris. Sa voix implacable jaillit.


« Je suis là pour lui, je te l’ai dit. Mes pas marcheront dans les siens et je me noierai dans ses eaux. Mes pas suivent la nuit. »

Alors, les Ombrals s’effondrèrent comme un unique, leurs cris de joie et de détresse, tout à la fois, se répercutèrent entre les quatre coins de la cathédrale, l’encerclant, la cernant, l’étouffant de leurs lambeaux d’atrocité. Les craquements du sol la firent se retourner. Un vent qui venait de partout et de nulle part se leva, hurlant entre les colonnes et lui hurlant les murmures de la masse grouillante. Sans Nom se mit à trembler quand sa propre fin se construisait devant ses yeux, distinguant entre les mèches qui lui fouettaient le visage ses différents morceaux s’assemblant et s’ajustant les uns aux autres.

Elle était là. Elle était petite, si jeune encore, et elle rencontrait la peur. Ses seules armes étaient ses souvenirs, ce qu’elle se savait être, et le message qu’elle avait depuis son éveil. Gravé dans sa chair. Trouve-le.

Il y eut une seconde, un siècle d’hésitation face au gouffre d’incertitude et de noirceur qui l’attendait, la gueule ouverte. Sa main se posa sur la pierre, contact électrisant qui serpenta en elle. Oui, c’était cela. C’était cela la route tracée pour elle. La route gravée en elle. L’écho monta par vagues et se répercuta jusque dans la cage tout juste érigée. La sienne. Le corps tremblant (mais aussi d’excitation) elle fit un pas et y pénétra. Un instant, elle s’accommoda à l’environnement frais, froid comme la mort. Et c’est pleine de provocation qu’elle lança aux Ombrals, à l’Orgue, à la Cathédrale, à tous :


« Je suis ma propre carte. »

Mais déjà, ils n’en avaient cure. L’instrument chanta, le reptile fondit sur sa proie, ses crocs s’enfonçant d’un coup dans sa carotide. Elle se révulsa brusquement, griffant les parois d’obsidienne. Sa plainte resta coincée dans la gorge. Puis il n’y eut plus rien. Sans Nom était partie.

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MessageLun 11 Avr 2011 - 12:37

L’étrangère avait accepté. Elle s’allongea. Je cherchai dans mes mémoires d’obsidienne les rituels à accomplir, ceux que je n’avais encore jamais eu à accomplir jusqu’alors. Ils étaient pourtant prévus, tissés profondément en moi, aux côtés de nombreuses autres possibilités. Mon maître sombre savait qu’un jour, peut-être, il faudrait que quelqu’un d’autre s’allonge à ses côtés, et vienne le tirer de son sommeil avant son terme. Et il m’avait laissé les instructions pour le faire.

Moi, le grand serpent, le déroulai mes anneaux et mordis profondément la chair de la jeune fille.

Mes crocs d’encre plongèrent dans les veines et la chair, se fragmentèrent en débris noirs, puis se divisèrent encor, encore, encore - et encore, jusqu’à n’être plus qu’une constellation de poussières infimes. A travers les artères et les muscles, cascadant le long des nerfs, je remontai en direction du cerveau, prêt à accomplir mon rôle : lier l’esprit de cette créature mortelle avec les royaumes qui existent dans les rêves et les cauchemars.

Moi, la Cathédrale d’Ebène, je refermai sur ma visiteuse le second sarcophage.

A peine eut-elle fermé les yeux que le cristal noir s’anima. Comme s’il était vivant, il avala le Général dans son linceul tintant, se faisant semblable à celui de d’Iblîs, en légèrement plus petit. Dans un fracas de tonnerre, je refermai les lourdes portes d’entrée, coupant ce lieu des Grottes. Les runes qui la protégeaient s’irisèrent de lueurs violettes. Aucune autre âme ne devait désormais entrer ici, quelqu’elle soit. Jusqu’à ce que l’Etrangère ramène le Maître, ou qu’elle périsse à la tâche, la Cathédrale resterait close.

Et moi, le Grand Orgue, j’entonnai une longue, un très longue berceuse.

Je reprenais ma tâche, à mesure que la Cathédrale s’éteignait et que le serpent retournait au néant. Ma tâche de faire faire danser les fantômes dans le noir, de faire de mes notes une nacelle à travers les mers d’encre, de bénir, à travers l’obscurité, le long voyage des Sommeillants.

* * *



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